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#1

Le transhumanisme : ne nous réjouissons pas trop vite !

in Religion - Spirituality - Philosophy Sun Apr 30, 2017 3:07 pm
by Lizzy67 • 1.360 Posts

Copie de l'article de Laetitia Strauch-Bonart dans Le Point (30 avril 2017)



Elon Musk, fondateur de Tesla connu pour ses paris technologiques audacieux, a fait couler beaucoup d'encre en rendant publique, tout récemment, la fondation de Neuralink. Cette société développe des composants électroniques que l'on peut intégrer dans le cerveau pour augmenter la mémoire, piloter des terminaux, et in fine faire face aux dangers potentiels de l'intelligence artificielle. Car pour Musk, celle-ci pourrait réduire les êtres humains en esclavage.

Musk est l'un des tenants du transhumanisme – ce mouvement qui vise à transformer notre condition en développant des technologies de pointe qui renforcent et « augmentent » les capacités humaines, qu'elles soient physiques ou intellectuelles. Parmi ces technologies, l'ingénierie génétique, la robotique et l'intelligence artificielle ont connu ces dernières années des développements considérables. Le transhumanisme suscite aujourd'hui adhésion, scepticisme ou critique. Quand on le pourfend, c'est souvent pour ses principes supposés, une vision de l'homme individualiste et « ultralibérale » et un désir de toute-puissance et de performance sans limites.
Avec les robots, quelle responsabilité morale ?

Ces critiques sont légitimes, mais tendent à ne retenir que l'aspect triomphaliste et confiant du transhumanisme. Or ce mouvement renferme plusieurs sous-courants : si certains sont des optimistes à la Ray Kuzweil, auteur de The Singularity Is Near, d'autres, comme Elon Musk, sont animés par un profond pessimisme quant à la survie de l'humanité. On peut donc être transhumaniste parce qu'on veut sauver l'humanité. Il est tout à fait possible, cependant, que ces belles intentions produisent un résultat contraire à celui espéré. Car les conséquences possibles du transhumanisme pourraient être dévastatrices. C'est la thèse de Francis Fukuyama, célèbre auteur de La Fin de l'histoire, dans un ouvrage de 2002, Our Posthuman Future. Pour Fukuyama, le transhumanisme – dont les projets, à l'époque, étaient encore modestes en comparaison avec ceux d'aujourd'hui – aurait pour principale conséquence, sous couvert de modifier la condition humaine, de modifier la nature humaine.

Fukuyama se place dans la lignée des philosophes pour qui l'être humain est plus et autre que le résultat d'un assemblage de gènes sélectionnés par l'évolution. C'est ce que montre par exemple le philosophe Roger Scruton dans son dernier livre, On Human Nature : l'être humain a la spécificité d'appartenir au règne animal, mais aussi d'avoir une représentation de soi relationnelle et spirituelle. La nature humaine s'exprime donc dans notre interdépendance aux autres, mais aussi dans la double conscience de notre mort prochaine et de notre limitation intrinsèque. En conséquence, l'être humain est à la fois responsable envers lui-même et les autres, sujet de droit et soumis à des obligations. Comme l'écrit Fukuyama, « la nature humaine est au fondement de nos notions de justice et de morale ». Or la nouvelle donne transhumaniste modifierait forcément cet équilibre. Si nous utilisons les « robots » pour nous « augmenter », il n'est pas sûr que la notion de responsabilité morale demeure inchangée. Resterons-nous des sujets de responsabilité, en serons-nous dédouanés, ou partagerons-nous cette responsabilité avec les « machines » ? Quel sera notre rapport à un autre qui ne sera plus tout à fait humain, mais cyborg ? Si l'autre est, dans la tradition humaniste, celui qui limite mes désirs et me fait prendre conscience de ma propre identité, qu'en sera-t-il dans un monde transhumain, où l'on peinera à se reconnaître dans des autres « modifiés » ?
Quelle coexistence ?

Peut-être les transhumanistes sont-ils conscients de ces conséquences, mais on peine à y croire. Surtout, ils ne semblent pas percevoir les conséquences collectives des avancées technologiques qu'ils promeuvent. Comme le montre Fukuyama, ces conséquences pourraient se faire sentir avant toute chose dans l'ordre politique même, car il est fondé sur l'idée même de nature humaine et de sa permanence. La fragilisation de la responsabilité dans le monde transhumain n'aura pas des conséquences seulement morales, mais aussi politiques et juridiques. L'ordre libéral, en particulier, repose sur la reconnaissance de droits individuels et leur protection de l'arbitraire du pouvoir, ainsi que la définition de devoirs corrélatifs. Mais que deviendra cet ordre, si les sujets de droits deviennent des hybrides entre homme et intelligence artificielle ?

Au-delà, l'ordre politique n'est pas un simple système de gestion : comme l'être humain, il n'existerait pas tel quel sans l'existence de la mort. Fukuyama s'inquiète de la coexistence future des générations dans un monde où l'espérance de vie s'étendrait indéfiniment. Mais on peut aller plus loin : comme l'écrivait Edmund Burke, l'État est un « un contrat non seulement entre les vivants, mais entre les vivants, les morts, et ceux qui vont naître ». La communauté politique ne nous appartient pas : elle nous est confiée pour un temps donné, et nous devons la transmettre intacte, ou meilleure, à nos successeurs. Que deviendrait cette sagesse si nous abolissions la mort ? Nous pourrions alors manquer sans scrupules à nos devoirs de protection du monde.
Une petite élite concernée

Le transhumanisme menace donc le fondement de l'ordre politique et sa pérénité. Ajoutons qu'il pourrait aussi menacer son équilibre. Les procédés technologiques qu'il promeut, pour l'instant fort coûteux, ne seront certainement accessibles qu'à une petite élite. On sent poindre derrière ces grands projets une indifférence poussée à l'égard de tous ceux pour qui l'urgence, aujourd'hui, n'est pas d'augmenter leurs capacités cognitives, mais de vivre une vie décente ou de trouver un travail. Par mauvaise conscience, peut-être, les transhumanistes accepteront de jeter quelques pièces à la plèbe – le revenu universel par exemple. Mais pourront-ils vivre indéfiniment dans leur tour d'ivoire, sans que cette plèbe – nous – ne se révolte ? L'ordre politique repose depuis des siècles sur l'existence de communautés solidaires où les hommes, bon an mal an, vivent ensemble malgré leurs différences. Qu'on le veuille ou non, nous sommes tous dans le même bateau.

Certains défendent malgré tout le transhumanisme car ils estiment qu'il n'y a pas de nature humaine, et qu'il nous suffira de construire un ordre politique différent – sans la responsabilité, sans la mort et sans la communauté. Une chose est sûre : le monde transhumaniste, s'il se réalise un jour, ne ressemblera pas au nôtre. L'ordre politique moderne provient d'une sédimentation de valeurs et de pratiques opérée pendant des siècles d'essais et d'erreurs ; il ne s'effondrera pas sans heurts. Or c'est dans cet ordre que les transhumanistes ont pu construire leur idéologie. Il serait bien possible qu'en détruisant cet ordre, ils mettent fin à leurs propres conditions de possibilité.


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